Une promesse souvent mal comprise
Depuis plusieurs années, l’intelligence artificielle est présentée comme un formidable levier de productivité pour les fonctions RH. Dans le recrutement en particulier, le discours est bien rodé : aller plus vite, traiter davantage de candidatures, automatiser des tâches chronophages. Cette promesse est séduisante, mais elle passe souvent à côté de l’essentiel. Car la véritable révolution de l’IA n’est pas incrémentale. Elle n’est pas là pour faire gagner 10 % de temps mais pour améliorer la productivité x10. Elle est là pour transformer la nature même des métiers.
Dans l’univers de la tech, cette idée est connue sous le nom de 10x Thinking. Popularisée dans la Silicon Valley, elle consiste à ne pas chercher à améliorer un système existant, mais à le repenser pour changer d’échelle. Le métier de développeur en offre une illustration frappante. Avec l’IA, il n’est pas devenu simplement plus rapide. Il est devenu autre chose. Moins centré sur l’exécution, davantage sur la conception, l’arbitrage et la supervision de systèmes complexes.
La question mérite donc d’être posée : et si cette logique s’appliquait au recrutement ? Et si le terrain où cette transformation est déjà à l’œuvre n’était pas celui que l’on observe le plus ?
L’intérim comme laboratoire du recrutement x10
Lorsqu’on parle d’IA dans le recrutement, l’intérim est rarement cité comme un modèle d’inspiration. À tort. Car c’est précisément dans ce contexte de forte volumétrie, de contraintes temporelles et de tension opérationnelle que les limites du +10 % apparaissent le plus clairement. Quand les volumes explosent, optimiser l’existant ne suffit plus. Il faut changer de modèle.
Entre 2022 et 2025, l’entreprise GoJob a opéré un basculement radical en mettant en place ce qu’elle appelle le Full AI Recruiting. En trois ans, une équipe d’une quinzaine de recruteurs est passée de 15 000 à 90 000 missions d’intérim placées par an. Il ne s’agit pas d’un simple gain de productivité. Il s’agit d’un changement d’échelle structurel, rendu possible par une remise à plat complète du rôle du recruteur.
Cette transformation a été présentée par Guillaume Dietrich, Product Director chez GoJob, lors de l’événement Talent Lab à Paris en novembre 2025.
Changer de posture avant de changer d’outils
L’erreur la plus fréquente, lorsqu’on parle d’IA, consiste à raisonner en termes d’outillage. Or le point de départ de cette transformation n’est pas un outil ajouté à un process existant, mais une architecture pensée IA-native dès l’origine. Une application dont la vocation est de matcher automatiquement une mission d’intérim avec le bon candidat à partir de plus de 80 variables, allant bien au-delà des seules compétences : disponibilités, historique, contraintes individuelles, préférences, signaux comportementaux.
Ce système s’appuie simultanément sur le vivier existant, les nouvelles candidatures entrantes et les paramètres propres à chaque recruteur. Résultat : une capacité de traitement sans commune mesure avec les modèles traditionnels, et surtout un déplacement radical du rôle humain.
Entre 2022 et 2025, les recruteurs sont ainsi passés d’environ 66 000 conversations par an à près d’un million de conversations par recruteur. Là encore, le chiffre est révélateur. Ce n’est pas une optimisation. C’est un changement de dimension.
Le recruteur recentré sur ce qui ne s’automatise pas
Concrètement, lorsqu’un client formule un besoin, l’application identifie automatiquement les profils les plus pertinents. Le recruteur s’appuie alors sur son assistant IA personnel, configuré à son image. Les premiers échanges —via échanges de sms - présentation de la mission, vérification de la disponibilité, préqualification métier — sont pris en charge par l’IA. Une short-list est générée, les rendez-vous sont automatiquement positionnés dans l’agenda des recruteurs, et les entretiens se déroulent en visio, assistés par une IA qui facilite la prise de notes et la rédaction des comptes rendus.
Le recruteur, lui, se concentre sur ce qui fait la valeur réelle de son métier : l’échange, le jugement, l’intuition, l’empathie, la décision. L’IA ne remplace pas l’humain. Elle le recentre.
Elle l’extrait de l’exécution pour le repositionner sur le discernement.
Ce que l’intérim nous dit du futur du recrutement
L’enseignement de l’intérim est clair. Lorsque les volumes et la complexité augmentent, le modèle traditionnel du recrutement atteint rapidement ses limites. Chercher à aller plus vite ne suffit plus. Il faut accepter de redéfinir le rôle. Le recruteur x10 n’est pas un recruteur suréquipé. C’est un recruteur dont le périmètre a changé.
Si cette transformation est déjà opérationnelle dans l’intérim, elle pose une question stratégique pour les entreprises : que se passe-t-il lorsque l’on applique cette logique au recrutement permanent, aux contextes corporate, aux organisations moins contraintes par l’urgence mais tout aussi confrontées à la complexité ?
C’est cette transition, du recruteur x10 dans l’intérim au recruteur x10 en entreprise, que j’explorerai dans le prochain article.
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