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Claude : quand les modèles d'IA parlent le langage de la littérature

Et si les noms de Claude racontaient plus qu’une simple gamme de modèles ? De Haiku à Sonnet, d’Opus à Fable et Mythos, Anthropic semble puiser dans des siècles de poésie et de littérature. Une nomenclature où l’IA croise finalement l’art et le récit.

Giverny, le jardin de Claude Monet
Le jardin de Claude Monet à Giverny

Quand on utilise Claude, on finit rapidement par croiser des noms comme Haiku, Sonnet ou Opus.

Au premier abord, ça ressemble à une nomenclature marketing comme une autre. Comme chez beaucoup de fournisseurs d'IA, on distingue plusieurs modèles, plusieurs générations, plusieurs niveaux de puissance. Rien de très surprenant.

Pourtant, chez Anthropic, quelque chose est différent : ces noms ne ressemblent ni à des références de processeurs ni à des numéros de version. Ils viennent de la littérature, de la poésie et du récit.

Et plus on remonte dans la gamme, plus les mots semblent changer d'échelle. On commence par quelques vers, puis on arrive au poème, puis à l'œuvre, puis au récit, et finalement au mythe.

Une progression qu'Anthropic n'a probablement jamais présentée comme une véritable échelle littéraire officielle, mais qui est suffisamment cohérente pour qu'on s'y attarde.

Haiku : quelques mots peuvent suffire

Commençons par le plus petit : Haiku.

Le haïku est une forme poétique japonaise extrêmement courte. Dans sa forme classique, il s'organise autour de trois vers et cherche à capturer une image, une sensation ou un instant avec une économie de mots remarquable. Pas besoin de raconter une histoire entière : quelques mots peuvent suffire.

Un bug, une idée
Trois lignes, un exemple clair
Voilà l'article

C'est justement ce qui rend le nom amusant une fois rapproché de la gamme Claude. Lors du lancement de Claude 3, en mars 2024, Anthropic présente trois modèles dans un ordre croissant de capacités : Haiku, Sonnet et Opus. Haiku est alors le modèle conçu pour privilégier la rapidité et l'efficacité, et il garde ce rôle aujourd'hui avec Claude Haiku 4.5.

Haiku : peu de mots, peu de poids, beaucoup de vitesse.

Prenons un exemple caricatural. Si je demande à un modèle de transformer une classe Java en record, je n'ai pas besoin d'une IA qui passe dix minutes à analyser l'architecture complète de mon application :

public class User {
    private String name;
    private int age;
    // getters, setters, constructors...
}

devient simplement :

public record User(String name, int age) {}

Quelques informations, une transformation simple, une réponse rapide. Pas besoin d'écrire Guerre et Paix pour justifier qu'on remplace une classe par un record : pour ce genre de tâche, le haïku convient très bien.

Sonnet : quand quelques mots ne suffisent plus

Après le haïku vient le sonnet, et la comparaison devient déjà plus intéressante.

Le sonnet est lui aussi une forme poétique fortement structurée, mais il permet de développer une idée bien plus largement : quatorze vers dans sa forme classique. On n'est plus dans l'instant capturé en quelques mots, on construit quelque chose. On développe une idée, on joue avec le rythme, les rimes, les oppositions : le sonnet de Shakespeare part souvent d'une idée simple qu'il développe progressivement jusqu'à sa conclusion.

Dans la famille Claude, Sonnet occupe justement cette position intermédiaire. Lors de la présentation de Claude 3, Anthropic le décrit comme le compromis entre intelligence, vitesse et coût : plus puissant que Haiku, plus accessible qu'Opus. C'est probablement le modèle le plus polyvalent de la gamme.

On ne lui demande plus seulement :

« Transforme cette classe. »

mais plutôt :

« Analyse cette architecture, identifie les problèmes potentiels, explique-les et propose une stratégie de migration. »

La différence est importante : on ne demande plus simplement au modèle de produire quelque chose, on lui demande de raisonner sur le problème. C'est assez proche du passage du haïku au sonnet : on dispose de davantage d'espace pour développer, nuancer, construire.

Il faut chercher l'idée qui tiendra dans la page,
Une nuit de doute, une longue patience,
Puis le plan se dessine et prend de l'assurance,
Le texte enfin trouve un peu de langage.
On pose un exemple, un schéma, une image,
Le pourquoi d'abord, avant toute évidence,
Chaque mot pesé, choisi en connaissance,
Sans jamais trahir le lecteur ni l'usage.
On relit, on retranche avec justesse,
On cherche la phrase qui jamais ne blesse,
Un article naît d'un long labeur.
Un exemple clair, une preuve solide,
Vaut mieux qu'un long discours, aussi limpide,
Et l'article survit tant qu'il garde sa valeur.

Opus : on ne parle plus seulement de poème

Puis vient Opus, et le mot change de nature. Opus est un terme latin signifiant œuvre ; dans le domaine artistique et musical, il désigne une œuvre, souvent identifiée par un numéro dans le catalogue d'un compositeur.

C'est le sommet de la première nomenclature Claude : Haiku → Sonnet → Opus. Anthropic décrit Opus, lors de la présentation de Claude 3, comme le modèle le plus intelligent de la famille.

La différence avec Sonnet n'est donc plus seulement une question de longueur : on passe d'une forme littéraire à une œuvre. Si Haiku peut répondre à une petite question et Sonnet développer une analyse, Opus est destiné aux problèmes où la complexité devient elle-même une partie du problème : analyser une grosse base de code, concevoir une architecture, faire de la recherche, résoudre un problème difficile, travailler sur une tâche qui demande de conserver énormément de contexte et de multiplier les rapprochements.

Haiku capture une idée. Sonnet la développe. Opus construit une œuvre.

Il ne faut évidemment pas prendre cette phrase comme une définition technique des modèles, c'est une lecture de leurs noms. Mais une lecture qui devient de plus en plus amusante quand on regarde ce qu'Anthropic a fait ensuite.

Et puis Anthropic a continué

On aurait pu s'arrêter là : Haiku, Sonnet, Opus. Trois noms, trois formes, une gamme suffisamment cohérente.

Mais Anthropic a continué à faire évoluer ses modèles, et les noms ont commencé à raconter une histoire différente. Car en 2026 apparaît Fable.

Fable : on quitte la poésie pour raconter une histoire

Une fable n'est plus simplement une forme poétique, c'est un récit. Une histoire, souvent courte, souvent symbolique, traditionnellement associée à une morale. La cigale et la fourmi, le corbeau et le renard, le lièvre et la tortue : des histoires que l'on peut raconter en quelques minutes, mais qui cherchent à transmettre quelque chose de plus grand qu'elles-mêmes.

Cette fois, Anthropic donne une explication officielle particulièrement intéressante. Dans l'annonce de Claude Fable 5 et Claude Mythos 5, Anthropic précise que Fable vient du latin fabula, « that which is told », et qu'il est apparenté au grec mythos. Ce n'est donc plus seulement une interprétation de dictionnaire : Anthropic donne directement la piste.

Le positionnement de Fable est lui aussi différent : présenté comme un modèle destiné aux tâches les plus ambitieuses, notamment les travaux de connaissance et de programmation complexes, avec la capacité de travailler sur des tâches pouvant s'étendre sur plusieurs jours.

On est très loin du petit haïku. Le modèle ne doit plus simplement produire une réponse : il doit pouvoir suivre une histoire entière. Comprendre où elle commence, se souvenir de ce qui s'est passé, faire évoluer son raisonnement, et arriver à une conclusion.

Le Rédacteur et le Compilateur
Un développeur, très fier de son savoir, écrivit un article rempli de termes savants, convaincu qu'il impressionnerait ses lecteurs.
Personne ne le lut jusqu'au bout.
Un an plus tard, il écrivit un second article, simple, avec un seul exemple clair et une explication pas à pas. Cet article-là fut partagé, commenté, retenu.
Le développeur comprit alors une chose : comme un programme, un article ne vaut que s'il compile dans l'esprit du lecteur.
Morale : la clarté est la seule optimisation qui compte vraiment.

Mythos : quand l'histoire devient un mythe

Et au-dessus de Fable apparaît Mythos. Le mot vient du grec ancien mûthos, le récit, la parole racontée, puis le mythe. Et là encore, Anthropic explique explicitement le rapprochement entre fable et mythos.

Mais il y a une différence importante : une fable raconte une histoire, un mythe raconte quelque chose de plus grand. Les mythes cherchent souvent à expliquer le monde, les dieux, les origines, les héros ou la place de l'être humain. Dans la nomenclature d'Anthropic, Mythos se situe désormais au-dessus de la classe Opus en matière de capacités.

Le premier modèle Mythos est apparu dans le cadre du projet Glasswing, avant Mythos 5 puis Mythos 5.1. Aujourd'hui, Mythos reste réservé à un nombre restreint d'organisations, notamment pour certains travaux de cybersécurité et de recherche biologique. Fable, sa contrepartie, partage le même modèle sous-jacent, mais avec des mesures de sécurité supplémentaires sur ces mêmes sujets.

Et c'est là que la progression devient presque amusante à regarder :

  • Haiku : quelques vers
  • Sonnet : un poème structuré
  • Opus : une œuvre
  • Fable : une histoire
  • Mythos : un mythe

Une nomenclature qui raconte presque une histoire

Si l'on aligne les noms, on obtient quelque chose d'étonnant :

Haiku → Sonnet → Opus → Fable → Mythos

Ce n'est pas une échelle technique. Anthropic ne dit pas officiellement « Haiku signifie petit modèle, Sonnet modèle moyen, Opus gros modèle, Fable très gros modèle et Mythos modèle ultime ». D'ailleurs, la réalité technique actuelle est plus complexe : Anthropic continue de faire évoluer plusieurs familles en parallèle. On trouve aujourd'hui, par exemple, Haiku 4.5, Sonnet 5, Opus 5, Fable 5.1 et Mythos 5.1.

Mais comme histoire de noms, la progression reste belle. On commence par une forme extrêmement contrainte, puis on donne davantage d'espace à l'expression, puis on arrive à l'œuvre, ensuite au récit, et enfin au mythe.

Et Claude dans tout ça ?

Il reste un dernier nom à expliquer : celui qui est au-dessus de tous les autres. Claude.

Là, l'histoire est en réalité mieux documentée qu'on pourrait le croire. Anthropic a nommé son assistant IA en hommage à Claude Shannon, mathématicien et ingénieur américain considéré comme le père de la théorie de l'information, un lien confirmé publiquement par l'entreprise et rapporté par le New York Times.

Ce choix n'est pas anodin : Claude Shannon a posé les fondations mathématiques de la transmission d'information, un pilier essentiel du fonctionnement des intelligences artificielles d'aujourd'hui. Un clin d'œil aux origines théoriques de l'IA moderne.

Ce qui donne, au final, une boucle presque parfaite. À l'origine : Claude Shannon, l'un des fondateurs de la théorie de l'information. Puis : Claude, le modèle qui manipule cette information. Et sous Claude, Haiku, Sonnet, Opus, Fable, Mythos, des mots qui viennent de siècles de littérature, de poésie et de récits humains.

Des bits aux mythes

L'intelligence artificielle est souvent présentée avec un vocabulaire extrêmement technique : paramètres, tokens, benchmarks, context window, inference, training, GPU. Tout semble appartenir au monde des machines.

Anthropic a pourtant choisi de baptiser ses modèles avec des mots qui existaient bien avant les ordinateurs : un haïku, un sonnet, une œuvre, une fable, un mythe. Des formes créées par des humains pour condenser, transmettre et transformer des idées.

Et quelque part, c'est assez symbolique. Les modèles d'IA modernes sont construits sur des milliards de fragments de textes produits par l'humanité ; ils apprennent à partir de nos histoires, de nos livres, de nos programmes, de nos articles (même celui-ci dans le futur), de nos conversations.
Alors lorsqu'Anthropic choisit de les appeler Haiku, Sonnet, Opus, Fable ou Mythos, il y a quelque chose d'assez nostalgique à revenir précisément à ce que les humains font depuis toujours : raconter des histoires.

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