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Technopolitique d'Asma Mhalla : le manifeste de la souveraineté retrouvée

Asma Mhalla, dans Technopolitique, dissèque avec brio la fusion entre Big Tech et États-puissance. Un essai visionnaire sur la souveraineté liquide, l’IA, et la guerre cognitive — indispensable pour comprendre la géopolitique du numérique en 2026.

Technopolitique d'Asma Mhalla

Il est des livres qui, lorsqu’on les referme, laissent une marque persistante dans l'esprit, un peu comme une chanson entendue à la radio à un endroit et qui, associée à celui-ci, tourne en boucle pour la journée quand on repasse au même endroit. Technopolitique d'Asma Mhalla est de ceux-là.

J’avais cet ouvrage dans ma « to read list » depuis sa parution en 2024, je l’avais acheté dès la sortie d’ailleurs. Il traînait là, entre deux romans et une pile de magazines. J’avais entendu l’autrice sur les ondes, avec ce débit rapide, urgent, chirurgical, disséquant les dynamiques de pouvoir avec une précision qui, je l'avoue, me mettait parfois mal à l'aise, d’autant plus en travaillant dans la Tech. J’étais curieux mais un peu dubitatif. Baignant dans le numérique quotidiennement, j’ai souvent l’impression d’avoir tout lu sur les GAFAM, la surveillance, l’économie de l’attention ou encore l’IA. Je m’attendais à une redite de Shoshana Zuboff ou à une énième analyse de la Silicon Valley.

Quelle erreur ! Ce livre n’est pas un banal essai académique qui finira sur une étagère à prendre la poussière pour faire joli dans la bibliothèque. C’est un manifeste. C’est une claque. Une de celles qui réveillent et qui vous forcent à ouvrir les yeux sur la réalité brutale du monde actuel, d’autant plus quand celle-ci rattrape les projections du livre, pourtant parfois à la limite de la dystopie.

Une prophétie réalisée : le retour des États Puissance

Ce qui frappe d’emblée dans cet essai, avec le recul de ces deux dernières années, c’est la capacité d’anticipation phénoménale de l’autrice. À l’époque de la publication, le discours ambiant était encore fasciné par la toute-puissance autonome des BigTech, ces entités supra-étatiques qui semblaient dicter leur loi au monde entier, flottant au-dessus des lois et des frontières. Asma Mhalla, elle, avait déjà vu plus loin. Elle avait compris que le vent tournait. Elle décrivait ce qu’elle appelle le « Léviathan à deux têtes » : cette fusion, cette alliance hybride et parfois monstrueuse entre les BigTech (Microsoft, Google, Starlink) et le BigState (l’État profond américain ou le parti-État chinois).

Le retour des États Puissance

En relisant certains passages aujourd’hui, alors que le retour des États dans la sphère numérique est acté et que la souveraineté est sur toutes les lèvres, on se dit qu’elle avait vu juste sur la nécessité de revenir à la souveraineté. Non pas une souveraineté de repli, fermée, qui consisterait à bâtir des murailles numériques illusoires, mais une souveraineté fonctionnelle et lucide, capable de naviguer dans les enjeux de l'interdépendance.

Elle dénonce la « souveraineté liquide » qui nous échappe, ce pouvoir qui ne s'ancre plus dans un territoire physique mais qui coule à travers les câbles sous-marins et les datacenters. Et force est de constater, en 2026, que les États tentent maladroitement mais fermement de reprendre la main, validant a posteriori l'analyse de l'auteure sur l'interdépendance vitale entre la puissance publique et la puissance technologique.

De la vie liquide à la souveraineté liquide

Ce concept de « souveraineté liquide » a résonné en moi de manière particulièrement forte. Il a fait écho à une réflexion que je menais récemment autour de l’IA dans un article ici-même,  intitulé L'IA, la vie liquide et nous : surfer sur la vague plutôt que de se noyer. J'y évoquais Zygmunt Bauman et sa « vie liquide », cette condition moderne où tout change si vite que nos habitudes n'ont plus le temps de se solidifier, où l'individu est condamné à une adaptation perpétuelle, contraint à l’accélération permanente pour ne pas couler.

Asma Mhalla transpose cette liquidité à l'échelle des États et de la puissance. Tout comme nos vies individuelles se sont liquéfiées, s'écoulant dans les flux incessants de notifications et de scrolls, la souveraineté elle-même a changé d'état. Elle n'est plus solide, définie par des frontières géographiques claires. Elle est devenue fonctionnelle, détenue par ceux qui maîtrisent les infrastructures.

De la vie liquide à la souveraineté liquide

Mais cette liquidité a un coût exorbitant pour l'individu. Dans ce monde en mouvement permanent, nous perdons nos repères. L'autrice pose la question cruciale de notre autonomie intellectuelle face à cette dissolution de l'espace public traditionnel, scindé en une myriade de micro-espaces virtuels. Elle écrit :

« Sans ancrage ni limites, comment la conscience peut-elle forger son propre discours, libre et critique, quand elle n’a plus d’autres repères qu’elle-même ? Quand elle est livrée au tout-venant, à l’ingérence et à la manipulation tout autant qu’au droit à la libre conscience, à la connaissance, au savoir ? »

C’est là le cœur du vertige. Si la souveraineté devient liquide et que nos vies le sont déjà, sur quel roc pouvons-nous ancrer notre citoyenneté ? Mhalla nous montre que nous sommes devenus des « citoyens-soldats » malgré nous, enrôlés dans une guerre cognitive dont le champ de bataille est notre propre cerveau.

L'InfraSystème : quand Google devient État

Pour bien comprendre cette nouvelle géopolitique où la souveraineté se dilue dans la technologie, il faut saisir ce que Mhalla nomme l'InfraSystème. Ce ne sont plus de simples entreprises qui vendent des services. Ce sont des infrastructures quasi politiques. L'autrice utilise l'exemple d'Alphabet (Google) pour argumenter à merveille ce point, démontrant comment la discrétion et l'utilité sont devenues les armes ultimes de la puissance souveraine :

« Sans l’avoir théorisé, le géant technologique qui illustre le mieux le concept d’InfraSystème est peut-être Alphabet, maison mère de Google. À ce jour, Alphabet est, de tous les BigTech, celui qui fait le moins de vagues, se positionne comme l’un des plus collaboratifs avec les régulateurs de tous les pays, recrute parmi les meilleurs data scientists, avance avec prudence (Google l’a démontré au moment de l’explosion des IA génératives ne s’empressant pas outre mesure à mettre en ligne ses propres solutions, malgré la précipitation de Microsoft et OpenAI), sécurise ses acquis pour étendre son positionnement d’infrastructure technologique vers tous les secteurs possibles, avec l’objectif de devenir une infrastructure incontournable. D’une certaine façon, Alphabet et Google font de la politique publique technologique dans son acception la plus aboutie. »
L'InfraSystème : quand Google devient État

Cet argument est implacable. En se rendant indispensable, en devenant le substrat même de nos vies numériques (recherche, mail, vidéo, cloud), Google ne cherche plus à vendre un produit, mais à être le terrain de jeu. En ce n’est pas étonnant que Google soit aujourd’hui l’entreprise la plus solide, avec l’offre la meilleure sur l’IA, maîtrisant l’ensemble de la chaîne de valeurs de l’IA, du réseau, aux modèles, moteur de recherche orientant nos choix, services, interfaces, devices en passant par les TPU pour motoriser tout cela. C'est une forme de souveraineté privée qui vient doubler, voire supplanter, celle des États. C'est la concrétisation politique de la vie liquide : une infrastructure omniprésente, fluide, qui nous enveloppe et nous dirige sans que nous en ayons conscience.

Musk, le symptôme d'un nouveau monde

L’analyse qui est faite dans le livre sur Elon Musk est particulièrement savoureuse et, là aussi, visionnaire. Elle ne tombe pas dans le piège de la caricature du milliardaire fantasque. Elle le décrit comme un acteur géopolitique à part entière, un point nodal, capable de redessiner les frontières de la guerre et de la paix (on pense à l’Ukraine par exemple).

Il personnifie cette inversion des normes où un individu privé peut discuter d’égal à égal avec des Etats. C'est la souveraineté qui change de main, qui glisse des palais présidentiels vers les conseils d'administration de la Silicon Valley.

La société de survie et la séduction de masse

Mais ce qui m’a peut-être le plus marqué dans ce livre, au-delà des enjeux géopolitiques, c’est l’analyse psychologique et sociale qui découle de cette domination technologique. Mhalla ne se contente pas de rester sur la couche technique ; elle sonde nos âmes et rejoint ici de manière troublante les avertissements de Shoshana Zuboff sur l'économie de l'attention. Elle décrit une société fragmentée, où le contrôle ne s'exerce plus par la force brute, mais par ce que Zuboff appellerait un pouvoir « instrumentarien » : une manipulation douce et insidieuse de nos désirs et de nos peurs. Elle fait référence à Hannah Arendt pour décrire notre état actuel :

« Le contrôle de l’individu ne passe plus exclusivement par la coercition mais par la « séduction » standardisée et ultra-consumériste qui flatte et exploite des egos affaiblis. La société de masse composée d’individus psychiquement perdus, fragiles, sans repères solides se transforme en « société de survie » avec une aspiration forte pour un État paternaliste, substitut de la figure, castrée, du père. »
La société de survie et la séduction de masse

Cette « société de survie », c'est le miroir sombre de la vie liquide, mais c'est aussi le client idéal du capitalisme de surveillance. Quand tout bouge tout le temps, quand la seule constante est le changement, l'individu s'épuise et ses défenses cognitives s'effondrent. Il ne vit plus, il survit. Il cherche désespérément un tuteur, qu'il soit un État fort ou une IA rassurante qui lui dit quoi penser et quoi acheter. C’est là que le piège se referme : nous sommes séduits par la facilité, par l'algorithme qui choisit pour nous, par le confort de ne plus avoir à exercer notre libre arbitre dans un monde trop complexe. Mhalla décrit ici la conséquence politique de ce que Zuboff décrit économiquement : cette sensation d'être isolés ensemble, transformés en matière première comportementale, à la fois manipulables et manipulés.

C'est dur à lire, mais n'est-ce pas ce qu'on ressent parfois en ouvrant Twitter ou en lisant les commentaires sous une vidéo ? Cette sensation d'être isolés ensemble, manipulables et manipulés ?

L’urgence de la souveraineté

Si le constat est noir, le livre n’est pas défaitiste. C’est là que réside sa force principale. Asma Mhalla ne nous dit pas de jeter nos smartphones (ce qui serait illusoire, soyons honnêtes). Elle nous dit de reprendre le pouvoir. De repolitiser la technologie.

L’urgence de la souveraineté

Elle avait vu juste sur la nécessité absolue de revenir à la souveraineté, on le constate en ce moment. Pas seulement pour les États, mais pour nous, les citoyens. Il s'agit de comprendre que si nous laissons les clés du camion (et de nos cerveaux) à des entités privées étrangères ou à des algorithmes opaques, la démocratie ne sera plus qu'un grand théâtre d’illusions.

Conclusion : vers une démocratie symbiotique ?

Pourtant, Technopolitique n'est pas un livre de fin du monde. Si le constat est noir, l'appel est lumineux. Asma Mhalla ne nous dit pas de rejeter la technologie. Elle nous dit de reprendre le pouvoir, de la repolitiser, de sortir de notre torpeur de consommateurs passifs pour redevenir des citoyens actifs.

Elle appelle de ses vœux une « démocratie symbiotique », capable de réguler ces nouveaux pouvoirs sans rejeter la technologie, mais en l'intégrant dans un projet politique conscient. Un va-et-vient permanent entre l'intime et le politique, le réel et le virtuel.

Vers une démocratie symbiotique ?

Je suis sorti de cette lecture un peu sonné, fasciné par une telle clairvoyance et par cette capacité de Mhalla à mettre des mots sur des concepts latents que j’avais déjà ressentis, constatés sans jamais réussir à les exprimer aussi clairement. C’est un livre dense, qui demande de l’attention, mais qui récompense le lecteur par une grille de lecture du monde d’une clarté redoutable. Ce n'est pas juste un livre sur la Tech, c'est un livre sur la liberté, sur ce qu'il reste de notre humanité quand la technologie devient totale.

Alors, si vous voulez comprendre pourquoi le monde s’embrase, pourquoi les États reviennent en force pour tenter de reprendre le contrôle sur une souveraineté devenue liquide, pourquoi votre attention vaut de l’or (littéralement), et comment ne pas vous noyer dans cette vie liquide qui s'accélère, jetez-vous sur Technopolitique. Le livre était en avance sur son temps lors de sa sortie, il est maintenant plus que jamais d’actualité et l'autrice vient de compléter son propos avec un nouveau livre, qui semble lui aussi tout autant d'actualité, Cyberpunk le nouveau système totalitaire dont je vais démarrer la lecture. Je vous en reparlerai ici prochainement.

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