Nous sommes en Février 2026. Il y a encore deux ans, le monde de la tech était obsédé par la taille des fenêtres de contexte ou le nombre de paramètres des LLMs. Aujourd'hui, ces métriques sont devenues des commodités. La véritable révolution s'est opérée en silence, dans les couches basses de l'infrastructure : nous sommes passés de l'ère du Chatbot à celle du "Web Agentique".
Le constat est sans appel : l'intelligence artificielle ne se contente plus de répondre, elle agit. D'après les projections actuelles, 40 % des applications d'entreprise seront "agentiques" d'ici la fin de l'année. Mais cette promesse d'une force de travail numérique autonome se heurte à un mur de complexité.
Comment faire collaborer un agent de support client sous Salesforce, un agent logistique sous SAP et un agent de conformité juridique interne? Si la réponse est "construire des API sur mesure pour chaque interaction", la dette technique est déjà hors de contrôle.
L'enjeu de 2026 n'est plus le modèle, c'est le protocole. Deux standards majeurs, le MCP et l'A2A, sont en train de structurer ce nouveau système d'exploitation mondial. Voici votre feuille de route pour naviguer dans cette guerre des standards.
Model Context Protocol (MCP) : le standard de l'accès au contexte
Lancé par Anthropic fin 2024, le Model Context Protocol s'est imposé en 2025 comme le "Dock USB" de l'intelligence artificielle. Sa mission est de résoudre le "problème du contexte" en permettant aux modèles de langage de se connecter de manière standardisée aux API, bases de données et outils locaux en proposant un protocol unifié de communication.
L'évolution du MCP après juin 2025 a été marquée par une accélération de sa maturité technique. La sécurité et la scalabilité sont devenues les priorités absolues de l'écosystème MCP. L'adoption par les géants technologiques a consolidé la position du MCP. Microsoft a annoncé lors du Build 2025 une intégration profonde du MCP dans Windows 11, GitHub, Azure AI Foundry et Copilot Studio.

L'impact du MCP se mesure par la diversité de ses serveurs. En janvier 2026, on recense des serveurs officiels pour HubSpot, Salesforce, GitHub, Jira, Docker, Slack, Notion et Google Workspace. Des outils comme Context7 utilisent le MCP pour fournir aux modèles une documentation à jour et spécifique à la version du code, réduisant drastiquement les erreurs de programmation assistée par IA.
Agent2Agent (A2A) : le langage de la diplomatie numérique
Si le MCP gère la relation verticale entre l'agent et ses outils, le protocole Agent2Agent (A2A) se concentre sur la collaboration horizontale entre agents issus de fournisseurs ou de frameworks différents. Initialement introduit par Google en avril 2025, il a été transféré à la Linux Foundation en juin 2025 pour garantir sa neutralité et favoriser une adoption universelle.
Le cœur de l'A2A repose sur le concept de "Carte d'Agent" (Agent Card). Ce manifest JSON, accessible via une URL standardisée, décrit les compétences, les modalités supportées (texte, audio, vidéo) et les exigences d'authentification d'un agent. Ce système de "carte de visite" permet à un agent client de découvrir dynamiquement des collaborateurs distants, de négocier des modes d'interaction et de déléguer des tâches complexes.

L'A2A formalise le cycle de vie des tâches avec des états clairs : soumis, en cours, nécessite une saisie, terminé ou échoué. Cette structure est essentielle pour les flux de travail multi-étapes et de longue durée, permettant par exemple à un agent de recrutement de déléguer une vérification de références à un agent spécialisé, tout en recevant des mises à jour en temps réel via Server-Sent Events (SSE).
L'intégration de l'A2A dans Microsoft Teams en mai 2025 illustre sa capacité à briser les silos. Un agent construit sur Teams peut désormais communiquer de manière sécurisée avec un agent externe construit sur un framework différent, sans dépendre d'un intermédiaire centralisé. Cette interopérabilité est cruciale pour des scénarios comme la gestion de la chaîne d'approvisionnement mondiale, où des agents gérant les prévisions, les stocks et la logistique doivent coordonner leurs actions au-delà des frontières organisationnelles.

ACP, ANP et la prolifération des protocoles
Comme souvent dans l’histoire de la tech, les protocoles pullulent dans l’écosystème, chaque acteur tentant d’imposer son propre standard. Dans cette course, des initiatives comme l’ACP d’IBM ou l’ANP de Cisco font figure d’alternatives. Toutefois, ces projets semblent voués à la marginalisation. La domination s'articule désormais autour d’un duo incontournable : le MCP, devenu la norme pour l'accès aux outils et aux données, et l'A2A, qui sert de socle à des protocoles avancés comme l’UCP ou l’A2UI. Ce binôme s’impose désormais comme le standard durable de l’industrie.
Architecture Cible : la stack hybride
Faut-il choisir entre MCP et A2A ? Absolument pas. Les architectures robustes que nous déployons chez SFEIR reposent sur une complémentarité stricte :
- Couche Basse (Execution Layer) : utilisez MCP pour l'accès aux ressources. Vos agents doivent manipuler des fichiers, requêter BigQuery ou lancer des builds CI/CD via ce protocole. C'est la couche d'outillage.
- Couche Haute (Orchestration Layer) : utilisez A2A pour la logique métier distribuée. C'est la couche de "délégation" et de gouvernance entre les différents départements de l'entreprise.
L'analyse de ces protocoles révèle une tendance à la spécialisation. Le MCP est le standard de l'accès aux capacités, tandis que l'A2A devient le standard de la coordination de groupe.La plupart des systèmes agentiques matures en 2026 utilisent désormais une pile hybride : MCP pour l'intégration fiable des outils et A2A pour l'orchestration du travail d'équipe entre agents distribués.

Gouvernance et sécurité
L'enthousiasme pour ces protocoles ne doit pas occulter les défis opérationnels immenses qu'ils soulèvent. En tant que décideurs tech, voici les points de vigilance absolus :
1. La sécurité de la délégation (OAuth & DIDs)
Donner à une IA le pouvoir d'agir via MCP est un risque. Lui donner le pouvoir de déléguer via A2A en est un autre. Comment s'assurer que l'agent externe qui demande l'accès à vos stocks est bien celui qu'il prétend être ? La gestion des identités décentralisées (DID) et le mTLS (mutual TLS) deviennent des prérequis, pas des options.
2. Le débogage non-déterministe
Débugger une architecture microservices est complexe. Débugger une chaîne d'agents autonomes qui communiquent en langage naturel ou via des protocoles probabilistes est un cauchemar potentiel. Si la chaîne casse, est-ce une erreur réseau A2A ? Une hallucination du modèle ? Ou une mauvaise interprétation du contexte MCP ? L'observabilité (Tracing) doit être repensée pour l'ère agentique.
3. L'explosion des coûts cachés
Chaque "handshake" A2A, chaque récupération de contexte MCP consomme des tokens. Une boucle de discussion infinie entre deux agents mal configurés peut vite coûter cher. Il faut implémenter des "Circuit Breakers" (coupe-circuits) financiers au niveau protocolaire.
Conclusion : standardiser pour ne pas subir
La "guerre des protocoles" n'est pas une bataille théorique ; c'est la fondation de votre futur SI.
L'erreur stratégique en 2026 serait de continuer à construire des agents en silos, avec des connexions point-à-point. L'avenir appartient aux systèmes ouverts, capables de découvrir et d'utiliser des outils tiers via des standards unifiés.
Le conseil est pragmatique : arrêtez les PoC isolés. Commencez à exiger la conformité MCP pour vos outils internes et préparez vos infrastructures d'identité pour supporter les échanges A2A. L'IA ne doit plus être une "boîte noire magique", mais un citoyen standardisé, auditable et gouverné de votre architecture d'entreprise.



