Un an de travail, une résonance internationale et un démarrage foudroyant à 20 millions de vues : le dernier film des équipes de production est bien plus qu'un succès viral. Désormais élevé au rang de clip officiel pour Claude François sur les plateformes de streaming, « Le mal-aimé » porte l'empreinte technique de Sylvain Rety, ingénieur du son césarisé à l’oreille d’or (et frère de Thibaut Réty, Sfeirian et auteur passionné – le talent, c’est de famille !), est l’artiste derrière l’univers sonore du spot Intermarché “Le Mal-aimé”.
Au micro de son frère, Sylvain nous dévoile les secrets de fabrication de cette bande-son monumentale et nous fait découvrir les rouages d'un métier passionnant. On est tout ouïe !
Le parcours d'un passionné de musique

Thibaut : Aujourd’hui, tu es reconnu dans ton métier. Cela n’est pas le fruit du hasard. Peux-tu nous en dire plus sur ton parcours ?
Sylvain : À l’âge de 12 ans, j’ai senti que ce métier était ma vocation. J’adorais jouer de la guitare et je me suis dit : « Ce serait cool d’en faire mon métier ! ». Je me suis dit que rock star, c’était compliqué ; et donc pourquoi pas ingé son (ingénieur du son) ?
Après le lycée, j’ai intégré la filière ISTS de l’ESRA, spécialisée dans le son pour le cinéma, et j’ai adoré mes études ! En sortie d’école, j’ai suivi différents stages et j’ai commencé dans une petite boîte nommée Schmooze. À l’époque, Schmooze en était à ses débuts – c’était il y a 20 ans quasiment jour pour jour. J’ai commencé en tant qu’assistant audio et j’ai évolué petit à petit. Schmooze appartient au groupe Première Heure.
Thibaut : En 2017, tu reçois le César du meilleur son pour L’Odyssée. Qu’est-ce que cette récompense a changé dans ta façon de travailler ?
Sylvain : La perception des gens autour de moi. J'ai gagné en confiance, cela m’a donné plus de crédibilité, et cette récompense a également confirmé le savoir-faire de Schmooze. Cela a fidélisé nos clients et renforcé la confiance.
Le son aujourd’hui : entre artisanat et haute technologie
Thibaut : Depuis le début de ta carrière, comment les technologies ont-elles évolué dans ce domaine ?
Sylvain : Il y a eu énormément de changements. Autrefois, les images étaient sur des cassettes qu’on devait numériser sur un énorme magnétoscope. Le nombre de pistes audio était limité. Il fallait aller dans des laboratoires pour recoller les pistes, par exemple. L’informatique a énormément évolué : aujourd’hui, tout est numérisé et les logiciels nous permettent de travailler les pistes avec une grande souplesse.
Thibaut : Le monde vit une véritable transformation avec l’IA. Quel impact a-t-elle dans ton métier ?
Sylvain : Grâce à l’IA, on peut supprimer efficacement des sons parasites. Des sons autrefois inexploitables le sont désormais. C’est un outil puissant qui nous offre une plus grande liberté créative. En revanche, elle représente aussi un danger pour d’autres professionnels du milieu : je pense aux doubleurs ou aux compositeurs, par exemple.
Thibaut : Quelle part de ton travail repose davantage sur ton oreille plutôt que sur des outils de métriques ou de visualisation ?
Sylvain : L’oreille prime toujours. On ne se fie pas forcément aux outils, mais ils permettent d’aller plus loin pour mieux rendre le son.
À propos de la publicité du loup
Intermarché - Conte de Noël du Loup
Thibaut : Quel est ton rôle sur ce projet ?
Sylvain : C'est un vrai travail d'équipe que je supervise en partie, mais de nombreux talents et collaborateurs interviennent :
- Toute l'équipe de Schmooze pour la direction artistique, l'enregistrement des voix, le sound design et le mixage.
- Des collaborateurs externes tels que les comédiens (comme Fred Testot qui joue le loup), le bruiteur Daniel Gries et bien sûr l'agence Romance qui nous fait confiance.
Il s’agit d’un film d’animation. Il n’y avait donc aucun élément existant : pas de voix, pas de son extérieur, rien. Tout était à créer (le vent, les pas dans la neige, les voix, etc.). Dans ce type de projet, on enregistre d’abord les voix à blanc, très en amont, et l’animation vient ensuite. Après l’animation vient tout le travail de conception sonore. Mon but est de recréer tout l’univers sonore.
Thibaut : Quels étaient les enjeux spécifiques de ce film ?
Sylvain : Le but était de faire exister les animaux et que tout cohabite de manière harmonieuse. En particulier, la musique prend beaucoup de place (Le Mal-Aimé de Claude François). Nous avons également dû relever des défis : cibler plusieurs médias de diffusion (télévision, cinéma, internet, etc.) tout en mixant en Dolby Atmos. Le fait de mixer une publicité destinée au petit écran en Dolby Atmos est une première chez Schmooze – et peut-être en France !
Thibaut : Comment fais-tu pour travailler l’émotion uniquement par le son ?
Sylvain : Selon la fréquence sonore du type de vent, cela peut faire un vent chaleureux ou un vent glacial. Je travaille aussi sur l’acoustique des voix, la distance de la prise de son, etc.
Thibaut : Sur cette publicité et en général, on parle énormément de l’image et de l’animation. Le son est-il sous-estimé par le grand public ?
Sylvain : Le son est bien plus abstrait que l’image pour la plupart des gens. Ils n’ont pas toujours conscience que le son, c’est 50 % du film. Un son mal travaillé peut ruiner une expérience vidéo.
Thibaut : Cette publicité est faite sans IA. Pourquoi ?
Sylvain : En effet, nous n’avons utilisé aucune IA. Ce n’était pas un choix “technique”, mais plutôt une conséquence naturelle : dans un film d’animation, il n’y a pas de son enregistré en conditions réelles à retravailler. Les voix et les bruitages ont tous été faits en studio, de manière artisanale.
L'ingénieur du son du futur
Thibaut : Y a-t-il des technologies du futur que tu attendrais avec impatience ?
Sylvain : J’aimerais beaucoup un outil de conformité automatique. Aujourd’hui, lorsqu’un plan visuel évolue, il faut retravailler le son en conséquence et tout recaler. C’est un travail fastidieux, peu créatif, mais qui demande beaucoup de rigueur.
Thibaut : Le métier d’ingénieur du son est-il menacé par l’IA générative ?
Sylvain : Ni à court ni à moyen terme. Sur le très long terme, je ne sais pas. Aujourd’hui, l’IA générative devient un outil : je peux passer une heure de prompt pour générer une voix off.
Thibaut : Quelles sont les bonnes compétences de l’ingénieur du son du futur ?
Sylvain : Les mêmes qu’aujourd’hui : savoir travailler en équipe, avoir de bonnes compétences humaines et surtout être curieux ! Toujours se tenir informé des nouveautés, ne pas se reposer sur ses acquis.
Thibaut : Observes-tu une standardisation ou au contraire une diversification du son ?
Sylvain : Le son est de plus en plus standardisé, mais pour des raisons différentes d’avant. Autrefois, les standards émergeaient à cause des contraintes technologiques (vinyle, pellicule, etc.). Aujourd’hui, ils sont imposés par les plateformes (Netflix, Disney, etc.).
Thibaut : Est-ce qu’un ingénieur du son est plus un ingénieur ou plus un artiste ?
Sylvain : Les deux. Ce métier demande de l’expérience. On n’est pas ingénieur du son en sortant de l’école : on apprend chaque jour. Un artiste seul ne concrétisera pas son idée ; quelqu’un de purement technique ne produira pas une création originale. Un ingénieur du son, c’est à la fois un artiste et un technicien.
Thibaut : Comment se tenir à jour sans être submergé par les nouveautés ?
Sylvain : C’est impossible de tout connaître. Il faut suivre l’actualité, faire de la veille et sélectionner ce qui semble pertinent. Il est aussi essentiel d’échanger avec ses pairs : c’est un excellent canal d’apprentissage.
Le mot de la fin
Thibaut : Si tu devais résumer ton métier en une phrase à l’ère de l’IA ?
Sylvain : Notre rôle est de faire ressentir des émotions. Dans le respect de l’éthique, et en utilisant l’IA de manière responsable, tous les moyens techniques sont bons à prendre pour créer.