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L'économie circulaire de l'IA : tout le monde gagne, tant que personne ne lâche ...

Google paie SpaceX, Anthropic finance xAI. Tandis que ces géants filent vers la Bourse, l'embargo de Washington fige ce ballet capitaliste. Décryptage d'une économie circulaire de l'IA où les revenus des uns forment les coûts des autres; un château de cartes que la géopolitique menace d'effondrer.

Google, Anthropic, xAI, SpaceX : l'économie circulaire de l'IA expliquée

Note de la rédaction : cet article analyse les dessous financiers du S-1 de SpaceX déposé pour son introduction en Bourse du 12 juin 2026, croisé avec le séisme de l'embargo technologique décrété le même jour par l'administration Trump.

Tout est parti d'un commentaire sous notre précédent article. Un lecteur attentif et rédacteur de sfeir.dev, Martin Régent, y pointait un détail qui change tout : pendant que Google signe son chèque de 920 millions de dollars par mois à SpaceX, un autre géant de l'IA fait exactement la même chose, au même guichet, en encore plus gros. Tirez le fil, et c'est toute la pelote de l'économie de l'intelligence artificielle qui se déroule. Une pelote circulaire, où chacun finance la valorisation de l'autre; un ballet capitaliste aujourd'hui percuté par l'oukase de la Maison-Blanche.

Deux deals miroirs, un seul bailleur

Reprenons les chiffres, car ils donnent le vertige.

D'un côté, Google s'apprête à verser environ 920 millions de dollars par mois à SpaceX sur 32 mois, soit près de 30 milliards de dollars, pour accéder à quelque 110 000 GPU Nvidia. Nous l'avons décrypté ici même : l'hyperscaler fait du "bare-metal de secours" chez un constructeur aérospatial pour absorber l'explosion de la demande Gemini Enterprise.

De l'autre, révélé dans le même dossier S-1 déposé par SpaceX auprès de la SEC, Anthropic s'engage à payer 1,25 milliard de dollars par mois à xAI jusqu'en mai 2029. Soit potentiellement plus de 40 milliards de dollars au total, environ 15 milliards par an au plein tarif, pour l'exclusivité du data center Colossus 1 de Memphis. C'est ce loyer pharaonique qui finance l'infrastructure de la maison, dont le tout récent Claude Fable 5, désactivé avec Mythos trois jours après leur lancement sur ordre fédéral.

Le bailleur, dans les deux cas, appartient à la galaxie Elon Musk. Et c'est ici que se niche le chiffre le plus éloquent du dossier : avant la signature du contrat Anthropic, Colossus 1 tournait à environ 11 % de sa capacité. xAI avait déserté son propre data center, déménageant l'entraînement de Grok vers Colossus 2, l'architecture hétérogène du premier site (un mélange de GPU H100, H200 et GB200) se révélant peu efficace pour les grands entraînements. Plus de 220 000 GPU et 300 mégawatts dormaient donc à Memphis. Le S-1 de SpaceX l'assume avec une franchise rare : l'accord permet de monétiser la capacité de calcul inutilisée de l'infrastructure. Le secteur a même trouvé un nom pour ce modèle d'affaires : le neocloud.

Louer ses étages vides à ses concurrents rapporte gros; cela dit aussi pourquoi les étages étaient vides. En 2021, c'est Google Cloud qui fournissait l'infrastructure réseau à SpaceX pour interconnecter les satellites Starlink; cinq ans plus tard, les rôles s'inversent. Le compute est devenu si précieux que les frontières du marché du Cloud s'estompent.

Le cashback prévisionnel, ou la boucle qui se referme

Google détient environ 5 % du capital de SpaceX, héritage de son investissement de 900 millions de dollars en 2015. Conséquence arithmétique : chaque dollar que Google verse à SpaceX gonfle le chiffre d'affaires, donc la valorisation, d'une entreprise dont Google possède un morceau. À quelques jours de l'introduction en Bourse du 12 juin, ce mécanisme ressemble fort à un cashback prévisionnel.

Faut-il pour autant crier au chiffre artificiellement gonflé ? La nuance s'impose, et elle tient en trois points :

  • L'argent est réel : ces milliards sont décaissés contre du compute livré, et déclarés noir sur blanc auprès du gendarme boursier américain.
  • La transparence est totale : tout figure dans les documents réglementaires, clauses de sortie comprises. Les analystes savent retrancher ces revenus captifs de leurs modèles de valorisation.
  • L'échelle relativise le gain : récupérer 5 % en valorisation sur 30 milliards décaissés reste un très mauvais placement si le calcul acheté dort ensuite dans un coin. Le besoin de compute, lui, est massif.

La vraie fragilité : l'embargo de Trump comme déclencheur systémique

Écartons la thèse de la fraude, reste celle de la fragilité. Et elle vient de prendre une tournure critique avec l'embargo surprise décrété par Donald Trump contre les utilisateurs non américains d'Anthropic.

Regardez les clauses de sortie : à compter du 31 décembre 2026, 90 jours de préavis suffiront, de part et d'autre, pour dénouer chacun des deux contrats. L'alignement des calendriers est cruel : SpaceX fixe son prix d'introduction le 3 juin pour une première cotation le 12 juin. En trois semaines, le segment IA du groupe est passé du statut de gouffre sans clients identifiés à celui de fournisseur officiel aux 2,17 milliards de revenus mensuels contractualisés. Une aubaine pour l'IPO.

Mais le décret présidentiel brise l'équation. Privée de son marché international, Anthropic voit ses projections de revenus s'effondrer. Si la start-up ne peut plus rentabiliser ses requêtes à l'échelle mondiale, sa capacité à honorer un loyer de 1,25 milliard de dollars par mois chez xAI devient purement théorique. Le jour où Anthropic active sa clause de réversibilité à 90 jours pour réduire la voilure, c'est toute la structure de revenus qui a justifié l'IPO de SpaceX qui s'affaisse. Le premier qui appuie sur le frein fait perdre tous les autres.

La joueuse que tout le monde oublie

Il manque une partie prenante à ce tour de table : dame nature, qui signe sans jamais avoir été consultée. Colossus 1 a été alimenté, durant sa montée en charge, par des batteries de turbines à gaz mobiles installées dans la périphérie de Memphis. Le coût du compute se mesure en dollars dans les S-1 ; il se mesure aussi en mégawatts, en mètres cubes d'eau de refroidissement et en particules fines. À l'heure où l'Europe légifère sur la souveraineté de ses infrastructures, cette externalité invisible devrait peser dans chaque comité d'architecture.

Ce que cela change pour les DSI et les architectes

Au-delà du feuilleton boursier, trois enseignements concrets s'imposent pour les équipes tech :

  • Le compute est une commodité volatile : quand Google lui-même loue chez un tiers, plus aucune organisation ne peut considérer sa capacité de calcul comme acquise. La stratégie multi-cloud et l'abstraction des couches d'infrastructure via Kubernetes deviennent un réflexe de survie.
  • Les prix suivront la rareté : quotas resserrés, paliers d'abonnement remaniés; la hausse arrive masquée. Les organisations dépendantes d'un fournisseur doivent sécuriser des engagements tarifaires contractuels avant que les dynamiques post-IPO ne se stabilisent.
  • La dépendance se cartographie : un contrat dénouable en 90 jours chez votre fournisseur de fournisseur, c'est votre feuille de route qui tient à un préavis politique.

L'économie circulaire de l'IA valorise tout le monde, tant que personne ne lâche. Surtout le législateur américain.

Sources : documents réglementaires S-1 SpaceX (SEC), rapports financiers Q1 xAI, déclarations de l'administration Trump du 12 juin 2026, analyses de marché Hebbia et Cognition, les Échos, Le Monde.

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